10.5.05
22-
L’adieu
Je ne suis pas allé
chez Chloé comme elle me l’avait proposé.
Pourtant, ce n’était pas l’envie qui me manquait.
Mon imagination fertile vagabondait à de lubriques idées.
Tout ce que ce « Ce soir tu peux passer chez moi »
renfermait en son sein me turlupinait l’esprit.
Mais plus fort que ces perverses pensées, subsistait en moi le
moment où je devrai me rendre avec Franck à
l’enterrement d’Erika.
Je culpabilisais d’avoir ces idées avec Chloé alors
que ma meilleure amie était morte.
Mais dans les pires moments on se raccroche aux branches qui se tendent
à notre portée, quelles qu’elles soient.
L’enterrement était prévu le lendemain à 11
heures.
J’ai dormi tout mon saoul tellement j’étais
fatigué. Aucun rêve ne vint me hanter cette nuit là
et en me réveillant je me sentais comme lavé de tout,
comme si je partais sur un nouveau départ.
La veille, mes parents m’avaient prévenu qu’ils ne
viendraient pas à la cérémonie. Le vendredi pour
un plombier c’est le jour le plus chargé et ma mère
n’avait pu se libérer de ses ménages. Patrons trop
sévères qui ne voulaient rien savoir disait-elle.
Pourtant, je me dis que s’ils avaient vraiment voulu me soutenir,
ils se seraient débrouillés. On ne parle plus
d’argent ou de clients là, on parle de mon amie Erika qui
est morte !
A 10 heures, alors que j’étais seul à la maison, on
sonne.
J’ouvre et Chloé se trouve sur le perron.

Elle s’est attachée les cheveux en un chignon adorable
retenu par une baguette en bois laquée blanche. Elle porte une
robe noire et une veste beige. Dans ses mains elle tient un bouquet de
mille couleurs et un brin de muguet.
Je crois bien que c’est la première fois que je la vois en
robe. On dirait une vraie femme.
- Salut ! me dit-elle.
- Salut Chloé !
Devant mon regard ébahi, elle sourit et me lance.
- Tu comptes me laisser là jusqu’à la noël ?
- Hein ! Euh… ah oui pardon. Vas-y, entre !
Elle passe le seuil, un doux parfum sucré m’envahit. Je
referme derrière elle. Elle se retourne et me tend le muguet :
- Tiens ! C’est pour toi !
Je me sens tout gêné avec cette fille. Non seulement elle
est celle que j’aime mais en plus elle me surprend toujours dans
les moments les plus… spéciaux.
- M…merci ! Fallait pas Chloé. Et puis. Ben c’est
à moi de t’en offrir. Dis-je tout penaud.
- Bah ! On dira que tu disposes de circonstances atténuantes.
Sa dernière phrase nous ramène à la dure
réalité. Un petit silence s’installe qu’elle
brise rapidement sentant qu’elle a peut-être fait une gaffe
:
- T’es pas venu hier soir, Rom.
- Je sais. Excuse moi. J’avais pas le cœur à parler.
- Je comprends.
Elle se rapproche, pose le bouquet sur la table du vestibule. Elle est
à quelques centimètres de moi. Un désir et des
pulsions insurmontables me submergent. Je sens son corps me parler, son
parfum m’appeler, ses cheveux et son sourire me narguer. Je passe
mes mains sur ses hanches puis dans son dos et nous nous embrassons
longuement au rythme saccadé de nos respirations
fiévreuses.
Il est clair qu’à ce moment là, tout est possible.
Je ne saurais comment le décrire mais la gestuelle de nos corps
et le langage de nos regards ne peut-être plus explicite.
Pourtant, nous savons tous les deux que l’heure n’est pas
encore arrivée.
Nos langues se délient, nos bras se desserrent, nos visages
s’éloignent, nos yeux s’ouvrent et un sourire de
pure satisfaction s’affiche sur nos lèvres. Plus rien
n’existe, le monde peut s’écrouler.
- C’est la première fois que tu viens chez moi, non ?
Nous connaissons bien évidemment tous les deux la réponse
mais cette petite phrase nous réintroduits dans la
réalité.
Elle se racle la gorge
- Ahum… oui ! Tu me fais visiter ?
- Ok.
Je lui présente sommairement le bas de la maison puis on attaque
la montée des escaliers qui mènent aux chambres et
à la salle de bains.
Tout en grimpant les marchent, je photographie de mémoire
l’état de ma nouvelle chambre en désordre le plus
total puisque j’ai récupéré celle de ma
sœur, suite à notre pacte où je me suis bien fait
entuber.
Le lit pas fait, l’ordi éparpillé aux 4 coins de la
pièce, les vêtements en tas un peu partout et… et
là mon cœur s’arrête, mon sang se glace, mes
cheveux se dressent. J’ai la chaire de poule.
Hier soir, j’ai parcouru quelques pages du journal de
Chloé. Il est resté ouvert sur le bureau. Au milieu
d’autres livres d’accord mais en évidence tout de
même sur le bureau.
Je m’arrête, je bafouille que la chambre est dans un bordel
sans nom. Je dois être blême.
Chloé n’insiste pas mais je lis dans son regard
qu’elle n’a pas mordu à l’hameçon.
A ce moment Franck sonne à la porte. Je me précipite vers
la porte comme un naufragé vers sa bouée de sauvetage et
lui ouvre.
Ses parents se sont débrouillés pour assister à
l’enterrement. Ils nous accompagnent en voiture.
J’ai le sentiment de trahir Chloé. Je me sens coupable et
j’ai envie de tout lui dire, lui rendre son journal et tourner la
page.
Mais l’expectative de la perdre me terrorise.
Le soleil brille.
Je jette une poignée de terre sur le cercueil d’Erika.

Mon cœur enfle et désenfle à chaque respiration.
C’est une belle journée pour mourir.
(Episode 22: Scénario: Nino /
Illustrations: Xavier Coste)
10.5.05
23 - passé (partie 01)



29.5.05
24 - passé (partie 02)





(Episode 23/24 : Scénario: Nino / Planches : rvdd
merci à Florence Molinet pour sa participation)
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